Selon le McKinsey Health Institute (2024), améliorer la santé des femmes pourrait générer au moins 1 000 milliards de dollars de croissance économique supplémentaire chaque année dans le monde.
(McKinsey Health Institute – Closing the Women’s Health Gap, 2024)
👉 Si les femmes constituent un levier de performance pour les entreprises, alors préserver durablement leur capacité d’action devient un enjeu stratégique.
On parle beaucoup de charge mentale.
Beaucoup moins d’une autre réalité :
💢 le moment où le corps lui-même devient une charge mentale.
L’une des charges mentales les plus invisibles des femmes n’est ni organisationnelle ni relationnelle.
Elle est corporelle.
Lorsque l’on adopte une approche par la valeur, comme le propose McKinsey dans son analyse économique de la santé des femmes, une évidence apparaît :
la santé féminine n’est pas seulement un sujet médical ou sociétal.
C’est aussi un enjeu stratégique pour les organisations.
🔶 La trajectoire d’une femme est faite de transitions
Grossesse — Post-partum — Maladie — Périménopause — Ménopause.
Ces étapes sont connues.
Leurs effets fonctionnels sur le corps et sur la performance professionnelle le sont beaucoup moins.
Pourtant, les données sont explicites.
- Près d’une femme sur deux connaîtra au cours de sa vie un trouble du plancher pelvien (incontinence, prolapsus, douleurs) – International UrogynecologicalAssociation.
- Les douleurs musculo-squelettiques chroniques touchent davantage les femmes que les hommes – INSERM / ANSES.
- Les symptômes liés aux transitions hormonales concernent plus de 70 % des femmes autour de la ménopause – The Lancet Women’s Health Commission.
Les transitions corporelles liées à la maternité sont elles aussi loin d’être anodines.
Une analyse publiée dans The Lancet Global Health en 2023, soutenue par l’OMS, estime qu’environ une femme sur trois dans le monde souffre de problèmes de santé durables après un accouchement, incluant douleurs chroniques, troubles pelviens ou fatigue persistante.
(The Lancet Global Health,December 2023)
À chaque transition, le corps s’adapte.
Il développe des stratégies pour continuer à fonctionner : compenser, stabiliser, absorber la charge.
Ces ajustements sont intelligents.
Mais ils ont un coût.
💢 Tensions diffuses.
💢 Fatigue persistante.
💢 Troubles fonctionnels.
💢 Mobilisation attentionnelle permanente.
🔶 Lorsque le corps devient une charge cognitive
Dans les organisations, la charge mentale est généralement associée à plusieurs facteurs bien identifiés :
- la complexité organisationnelle
- la pression temporelle
- la gestion des priorités
- la responsabilité managériale
Mais il existe une autre forme de charge mentale, beaucoup moins visible :
👉 la charge mentale corporelle.
Lorsque le corps doit en permanence s’ajuster pour fonctionner, une partie de l’attention est mobilisée pour :
- gérer la douleur
- adapter les postures
- compenser les mouvements
- maintenir une vigilance corporelle
Or les ressources attentionnelles du cerveau sont limitées.
Les recherches en neurosciences sur la douleur chronique montrent que la mobilisation cognitive liée aux contraintes corporelles peut réduire la disponibilité pour les fonctions exécutives : analyser, décider, arbitrer.
(Eccleston & Crombez, Pain, 1999 ; Seminowicz, Journal of Neuroscience).
Autrement dit : lorsque le corps exige une gestion constante, il reste mécaniquement moins de ressources pour le travail stratégique.
Ce phénomène peut être compris à travers ce que l’on pourrait appeler la bande passante cognitive du corps.
Lorsqu’une partie de l’attention est mobilisée pour gérer des contraintes corporelles permanentes
→ la disponibilité pour la réflexion, la décision et l’anticipation diminue.
[J’aidéveloppé ce mécanisme plus en détail dans un article consacré à ce sujet : « La bande passante cognitive : le coût invisible d’un corps instable ».]
Ce constat est d’autant plus important que les femmes vivent en moyenne 25 % de leur vie en mauvaise santé de plus que les hommes (McKinsey Health Institute).
🔶 Un angle mort du management
Face aux transitions corporelles qui jalonnent la vie des femmes, le quotidien professionnel reste pourtant largement inchangé.
Même rythme.
Même mobilité.
Même intensité.
Même exigence de lucidité et de performance.
Dans de nombreuses organisations, l’absence de pathologie clairement identifiée signifie qu’il n’y a plus de sujet.
C’est une confusion fréquente.
L’absence d’indication thérapeutique n’exclut pas un enjeu fonctionnel.
Pour les femmes concernées, cela se traduit souvent par :
- une culpabilité de ne plus fonctionner « comme avant »
- une perte progressive de confiance
- un épuisement à maintenir le même niveau d’exigence professionnelle
Puis apparaissent les conséquences organisationnelles.
🔶 Les coûts invisibles pour les entreprises
💢 Lorsqu’ils ne sont pas adressés, ces phénomènes produisent des effets bien connus des DRH et des dirigeants :
- surcharge invisible
- baisse progressive d’efficacité
- risque d’erreurs accru
- présentéisme passif
- absentéisme différé
- désengagement silencieux
Selon l’Organisation internationale du travail, le coût lié aux arrêts, accidents et maladies professionnels représente plus de 4 % du PIB mondial.
Les transitions corporelles non prises en compte s’inscrivent dans cette dynamique.
Par exemple, les symptômes liés à la ménopause entraînent jusqu’à 11 jours de productivité perdus par an (British MenopauseSociety).
🔶 Un paradoxe stratégique
Les organisations ont aujourd’hui un intérêt majeur à préserver la capacité d’action des femmes.
Plusieurs études montrent en effet que leur présence dans les instances de direction est associée à une meilleure performance.
✅ Une analyse de S&P Global montre que la nomination d’une femme CEO est associée à une augmentation moyenne de 20 % de la performance boursière sur deux ans.
✅ Les recherches de McKinsey (“Delivering Through Diversity”) indiquent que les entreprises dont les équipes dirigeantes sont les plus diversifiées ont jusqu’à 25 à 47 % de probabilité supplémentaire d’être plus rentables que leurs concurrentes.
✅ Une étude du Boston Consulting Group montre également que les organisations les plus diversifiées génèrent 34 % de leurs revenus grâce à l’innovation, contre 25 % dans les entreprises moins diverses.
💢 Et pourtant, malgré ces résultats, les femmes restent largement sous-représentées à la tête des entreprises : elles représentent moins de 10 % des CEO du Fortune 500.
Cette contradiction soulève une question stratégique.
La question n’est plus seulement celle de l’accès des femmes aux responsabilités.
Elle est aussi cellede la durabilité de leurs trajectoires professionnelles.
🔶 Le paradoxe des politiques sport et bien-être
De nombreusesentreprises proposent aujourd’hui des programmes de sport, de relaxation ou de bien-être.
Ces initiatives constituent une évolution positive.
❑ Les pratiques de bien-être sont essentielles pour accompagner les transitions et permettre au corps de récupérer.
Mais elles agissent principalement sur l’état du système : détente, relâchement, apaisement.
Un massage ou une séance de méditation peuvent ainsi réduire la tension et améliorer temporairement le ressenti corporel.
Cependant, tant que l’organisation motrice du corps ne change pas, les contraintes biomécaniques restent les mêmes.
💢 Le corps reproduit alors les mêmes stratégies d’adaptation. Et les douleurs reviennent.
Autrement dit, le bien-être modifie temporairement l’état du corps.
La réorganisation fonctionnelle modifie durablement son fonctionnement.
Cette distinction est essentielle lorsque l’objectif est la continuité de la performance dans la
durée.
❑ Les programmes sportifs constituent également une excellente initiative.
L’activité physiqueest en effet l’un des leviers les plus puissants de santé et de longévité.
Selon l’Organisation mondiale de la santé :
- 150 à 300 minutes d’activité physique modérée par semaine réduisent significativement le risque de maladies cardiovasculaires, de diabète et de certains cancers.
- L’activité physique régulière peut réduire le risque de mortalité prématurée de 20 à 30 %. (OMS – Global Recommendations on Physical Activity)
Mais certaines femmes ne sont pas toujours en capacité d’absorber immédiatement une charge physique supplémentaire.
Pas par manque de volonté.
💢 Parce que leur corps fonctionne déjà en mode compensation permanente.
Avant d’augmenter la charge physique, il est alors nécessaire de recalibrer les stratégies motrices :
- identifier les compensations mises en place pour tenir
- restaurer des coordinations fiables
- redonner au corps une organisation stable
C’est souvent cette étape qui permet ensuite de reprendre une activité physique de manière durable.
📌 Le corps des femmes n’a pas besoin d’être parfait. Il a besoin d’être fiable.
🔶 Un enjeu stratégique pour les organisations
Pour les entreprises, la question dépasse largement le cadre individuel.
Elle concerne directement :
- la rétention des talents
- l’engagement
- la performance durable
- la marque employeur
💢 Les transitions corporelles des femmes ne disparaissent pas lorsqu’elles ne sont pas prises en compte. → Elles deviennent simplement un coût invisible.
La santé fonctionnelle du corps féminin se situe à l’interface entre deux réalités encore trop souvent dissociées :
le vécu physiologique des femmes et la performance des organisations.
🔶 A mesure que les femmes accèdent aux responsabilités stratégiques, une évidence s’impose : la performance durable ne repose pas uniquement sur les compétences, les organisations ou les stratégies. Elle repose aussi sur l’infrastructure invisible qui permet de les déployer dans la durée.
Ignorer le rôle du corps dans les trajectoires professionnelles féminines ne supprime pas le problème. Cela en déplace simplement le coût.
Car dans la réalité du leadership, le corps n’est jamais un détail.
Il est l’infrastructure silencieuse de la capacité d’action.
